Géographie des mots du management : à part quelques mots venus du japonais, je n’ai pas rencontré beaucoup d’expressions importées d’autres langues que l’anglais (à part un des mots les plus importants du vocabulaire du management, le français entrepreneur, cocorico et voir à cette entrée). Les emprunts aux autres disciplines sont également assez localisés et datés : sciences dures au début du siècle, sociologie molle et surtout psychologie plus récemment. Le management dans d’autres langues fait-il des emprunts ailleurs qu’aux Anglo-Saxons ? Quelle discipline s’inspire-t-elle du management ? Qui emprunte au management ?
Gérer, gestion : il y a un livre à écrire sur la carrière de ce mot en-dehors de l’entreprise et de l’économie. Si gérer ses affaires, ses intérêts sont des tournures parfaites, si gérer son temps, ses priorités sont des locutions acceptables et courantes, il faut éviter en revanche « gérer son équipe, ses sentiments, ses émotions, sa famille, ses amis ». Quand on essaie de trouver un synonyme à ces expressions à partir du contexte, on tombe sur la curieuse traduction : « rendre supportable ». Gérer ses amis, c’est les empêcher de gêner ; gérer son équipe, c’est veiller à ce que les relations ne s’embrouillent pas, etc.
L’expression rendre supportable est plus juste, mais personne ne l’emploie et tout le monde semble préférer gérer, plus professionnel, plus dynamique, plus positif et surtout plus court. Moi je n’aime pas ce mot pour décrire des relations. Dans le sens premier, le terme recouvre en effet une notion d’économie : gérer une affaire ou gérer son temps, c’est allouer, ou chercher à maximiser l’utilité, des ressources ou des moyens rares à des besoins ou des fins illimitées ou indéfinies. Quand il s’agit de sentiments ou de relations, je bascule dans l’incertitude, la complexité et le flou, mais je ne me coltine pas avec la rareté (le problème est d’ailleurs souvent la profusion). Donc j'évite de gérer mes relations, mes enfants et mes collègues, mais j'essaie de les garder à la distance nécessaire pour qu'ils restent supportables (NB : dit comme cela, c'est affreux, je me demande si je ne vais finalement pas m'en tenir à les gérer).
Globalisation : un terme fourre-tout, convenu et vague ; tout le monde semble s’y retrouver pourvu que personne ne s’avise à le définir. Chacun voit la mondialisation à sa porte, mais apparemment personne n’aperçoit le seuil de son voisin. Défi pour les uns, opportunités ou menace pour les autres, les discours varient selon les interlocuteurs. Chacun a une expérience à raconter. Mais personne ne semble s’accorder sur le phénomène. Le terme de multinational semble vieilli et est de plus en plus souvent remplacé par mondial ou global. C’est le journalisme et la politique qui déteignent sur le management. Voir mondial.
Grenelle : … de l’environnement, de l’éducation... Le mot désigne aujourd’hui toute réunion de décideurs et d’experts rassemblés pour mettre à plat les problèmes et décider de grands plans d’actions… Le terme vient des accords du même nom : en plein mai 68, une commission réunissant gouvernement, représentants du patronat et responsables syndicalistes décide, entre autres, d’une augmentation de 25 % du smig. Le mot n’est pas au Petit Robert des noms communs, pourtant il s’emploie de plus en plus, par emphase ou par analogie, dans la presse et dans le management. Question : faut-il une majuscule ou non ? Moi, je n’en mettrai pas, mais inutile de convoquer un grenelle pour autant…
Guillemets (utilisation des) : tout le monde n’a pas le temps de lire l’excellent ouvrage de Olivier Houdart et de Sylvie Prioul : La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes (Seuil, 2006). C’est dommage, car ce livre fourmille de traits de génie, de rappels salutaires et de modes d’emploi des éléments qui sont le sel et les épices de l’écriture. En ce qui concerne les petits crochets, les auteurs rappellent la manière de les employer (toujours par deux, et synonymes « visuels » des caractères italiques) et à quelle occasion (pour les citations, les paroles rapportées, les surnoms, les autonymies, les mots qui s’écartent du registre du texte, ceux que l’auteur n’assume pas pleinement, etc.).
Dans la conversation, on voit de plus en plus l’expression physique de la mise à distance de celui qui parle par rapport aux mots qu’il prononce, avec ce petit geste horripilant pour certains, contagieux pour d’autres : un ou deux doigts de chaque main levée griffant l’air deux fois au moment de la prononciation du terme ou de la locution ainsi encadrés. C’est un des seuls exemples à ma connaissance d’expression corporelle empruntée à l’écriture.
Une autre façon de se mettre à distance de son texte ou de sa parole consiste à prononcer les mots en anglais ou en franglais : background, value for money (en parlant d’une prestation intellectuelle), downsizer, les mots et les expressions foisonnent. Plus qu’une mise à distance, leur utilisation rend parfois manifeste un malaise. Qui me met singulièrement mal à l’aise.
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