La correspondance de Denis Diderot et de Sophie Volland est une mine dont un des filons est perdu : on n’a pas retrouvé les lettres de Sophie à Denis. Qui les a égarées ? On aimerait connaître la réponse à la question qu’il pose cent fois à son amante : « est-ce que je vous aime comme vous aimez (que je vous aime) ? » Ou plus intime mais pas moins naïf : « mon amie, n'est-ce pas que je vous baise bien ? ». Ses lettres composent une longue suite amoureuse et amicale où il lui parle d’elle, mais aussi de tout et de rien, de ses affaires et de ses humeurs, de ses conversations et de ses méditations. Sa nature est un vrai clair obscur : un fond d’ennui et de mélancolie illuminé par une curiosité infatigable et une gaieté irrésistible. Pourtant, la vie au XVIIIe siècle semble si courte et si difficile. Une rage de dent occupe entièrement la tête pendant trois semaines. Les pauvres sont innombrables, les «misères publiques» infinies. L’Église est odieuse et omniprésente. Les sous-vêtements de laine grattent comme l’enfer. Mais dans les cercles aristocratique fréquentés par Diderot, on s’amuse avec une grande simplicité, non dénuée cependant d’une certaine cruauté. Il ne fait pas bon être fâcheux ou pédant dans un salon. Les lumières du siècle éclairent, mais ne chauffent pas (des exemples dans la prochaine note).
Comme Mme de Sévigné et sa fille, Diderot et sa maîtresse vivent séparés pendant des mois, grâce à quoi leur correspondance est abondante. Diderot tient le compte des jours d’absence de son amie et lui raconte ses journées : le 1 octobre 1759, au Grandval (près de Sucy-en-Brie, dans la région parisienne) où il séjourne chez ses amis Mme d’Aine et le baron d’Holbach :
« On m’a installé dans une petit appartement, bien tranquille, bien gai et bien chaud. C’est là qu’entre Horace et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C’est mon occupation depuis six heures du matin jusqu’à une heure. À une heure et demie je suis habillé et je descends dans le salon où je retrouve tout le monde rassemblé... Nous dînons bien et longtemps... Après dîner, les dames cousent ; le Baron s’assoupit dans un canapé... Entre trois et quatre heures, nous prenons nos bâtons et nous allons promener ; les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre. Nous faisons des tournées très étendues... Chemin faisant, nous parlons ou d’histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de morale. ... Nous n’arrivons <à la maison> guères avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur une table. Nous nous reposons un moment ; ensuite nous commençons un piquet... Ordinairement, le souper interrompt notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table, nous achevons notre partie. Il est dix heures et demie. Nous causons jusqu’à onze. À onze heures et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l’être. Le lendemain nous recommençons. »
Lettres à Sophie Volland de Denis Diderot, éditées par André Babelon, Gallimard, Paris, 1978
Voir note sur une tranche de vie de Machiavel





Mais que voilà un joli programme de journée!
"je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer."
Décidément, ça me plaît! Merci Monsieur Diderot, et merci Madame Thérèse!
Rédigé par: Caplan | 06 mars 2009 à 19:38