Il y a bien longtemps, j'ai connu un chat du nom de Bullebourde. Vieux, souple, seul et digne, théologien émérite et grand lecteur d’Alexandre Vialatte. Grâce à lui, j’appris que si je peinais à digérer la soutane, il valait mieux éviter de manger le missionnaire. Depuis quelques semaines, les raisons s’accumulent et incitent à soupçonner un cas inédit de réincarnation féline en figure papale. L’avatar garde toutes ses qualités d’origine : énigmatique, candide, énervant. Aussi, quand la grande bien pensance mondialisée lui cherche des crosses, il ronronne ou se rendort, laissant autour de lui s’énerver les gens sérieux et s’enflammer les ardeurs prêtes à en découdre et à en finir avec les chats croqueurs de canaris, salisseurs de salons et grands bouffeurs de livres. Quelqu’un qui comme Benoît XVI accumule tant de bourdes ne peut être entièrement mauvais. Quelqu’un qui va à l’encontre de tant de courants ne peut évoluer que dans une bulle de poésie pure et devrait nous faire tous rêver. Quelqu’un qui se met à dos tant de monde et donne tant de soin à tendre à ses ennemis les fourches pour le piquer, les occasions pour l’allumer et les couteaux pour le découper, ce quelqu’un ne peut être qu’un saint ou un idiot. À la manière de Bullebourde, féline et tenace. « Vive le pape » et « vive la papauté » deviendront bientôt les ultimes slogans de la subversion. En attendant, le pape est du pain béni pour les bouffeurs de curés qui s’en donnent une indigestion, une vraie orgie d’indignation. J’ai nostalgie d’un temps où ils étaient moins vertueux. Ils s’étouffent de colère aujourd’hui, mais ils auraient sans doute rigolé avec sarcasme si le Pape avait appelé à résoudre le drame du sida en commençant par respecter son prochain en général et les femmes en particulier (et si par la même occasion, il avait prié les ricaneurs de lui remettre un chèque pour faire tourner les innombrables dispensaires catholiques où l’on ne distribue peut-être pas de capotes, mais où l’on soigne les malades du sida avec les moyens du bord).
N’empêche que l’Église a un vrai problème : son refus de l’égalité de fait des hommes et des femmes. Sans la possibilité de recourir à la contraception ou à l’avortement, la femme n’est pas un homme comme un autre, mais une sous-espèce humaine, une servante perpétuelle, une «productrice aliénée». Jamais le Pape et la hiérarchie catholique n’accepteront de se convertir à la maîtrise par les femmes de leur fécondité. Ils continueront à prêcher la sacralisation aveugle de la vie, sans se rendre compte qu’elle signifie la misère de la moitié de l’humanité, sans parler de la misère sexuelle déshumanisante pour tous. La misère sexuelle n’est pas seulement dans la privation de relations, mais dans la croyance en une loi naturelle du besoin sexuel auxquels hommes et femmes devraient se soumettre : les premiers en l’assouvissant (sauf les curés, censés le dominer), les deuxièmes en l’assumant biologiquement. Le Pape et la hiérarchie catholique ne veulent pas accepter de tourner le dos à ces conceptions millénaires. Ils devront pourtant un jour s’incliner, ou l’humanité régresser, soit que les femmes resteront dominées, soit que l’Église disparaîtra.
Les différentes bévues papales des dernières semaines ont un point commun : la minimisation «managériale». Le Vatican, comme les grands groupes industriels, est doté de services de communication qui essaient de rattraper les morceaux. C’est le moins qu’on pouvait en attendre d’une institution veillant à vivre avec son siècle ! Je soupire en lisant sous la plume de tel prélat qu’en réintégrant tel évêque le Pape aurait commis une simple « erreur de management ». Je frissonne en entendant sur les ondes un correspondant au Saint Siège évoquer très professionnellement les « problèmes de communication » du Saint Père. Jamais Bullebourde chat n’aurait toléré pareille vulgarité. Ceux qui évoquent l’isolement du pape des « réalités » du monde ne savent pas qu’ils visent juste : sur les toits du Vatican, il se chauffe au soleil de l’éternité.
Pour ceux qui s'intéressent à autre chose que la morale sexuelle de l'église





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