Je parle ici d’assoupissements professionnels, à la lecture d’un rapport, d’un mémo, d’un communiqué de presse, d’un « paper » ou même à la projection d’une présentation power point ou lors d’une flânerie sur Internet : on tombe sur un site institutionnel et on laisse le regard errer sur les lignes qui annoncent les valeurs, le credo, la mission… on ne sait déjà plus car une torpeur irrésistible vous envahit et vous insensibilise... Le sommeil est un des remèdes à l’ennui soporifique distillé dans des textes sans saveur, sans muscle, sans consistance. Puisqu’ils sont professionnels, les textes doivent être sérieux donc ennuyeux. L’auteur s’est bien ennuyé à les écrire, lui. Il n’a pas ménagé sa peine. Il tient à la partager avec vous. Quelques trucs pour endormir aussi sûrement qu’un somnifère.
1. Commencez par une généralité bien sentie : la concurrence qui n’a jamais été aussi intensive, le réchauffement climatique, la mondialisation mondiale, le changement de plus en plus rapide, la complexité de plus en plus difficile. Une idée reçue signale au lecteur le moment d’aller chercher ses couvertures. Un poncif servira d’oreiller, des clichés de coussins. Attention à la caféine des contre vérités.
2. Prenez garde aux introductions bien balancées où vous annoncez simplement ce que vous allez dire : vous risquez de mettre votre interlocuteur en alerte. Ne faites pas comme Proust qui espérait, le naïf, endormir ses lecteurs avec une phrase aussi simple que : « Longtemps je me suis couché de bonne heure». Soyez compliqué, alambiqué, sérieux, que diable !
3. Surtout n’hésitez pas à informer votre lecteur de ce qu’il sait déjà. Si vous préparez une lettre de proposition de services à un client, refaites lui toute l’histoire de son entreprise, cela le bercera d’illusion.
4. Économisez vous en général la peine de réfléchir à ce qui intéresse votre lecteur ou votre public quand vous rédigez une note ou préparez une argumentation. Ne cherchez pas d’appuis dans ses attentes, sa sensibilité, son intelligence. Argumentez dans le vide et le vague de la généralité.
5. Soyez long. S’il n’a que cinq minutes de libres dans son agenda surchargé, mais que vous avez besoin de cinq heures pour argumenter votre recommandation, assommez donc votre client avec une présentation power point de 250 planches.
6. Soyez obscur : l’ombre favorise le sommeil. Vous ne pouvez pas fermer les rideaux ni éteindre le projecteur, alors veillez à ce qu’on ne comprenne rien à ce que vous dites.
7. Morphée aime les fleurs. Ne ménagez pas celles de la rhétorique (image, métaphore, analogie) en veillant à respecter les règles de l’art floral municipal : les couleurs fades ET criardes, les variétés exotiques mais communes, les montages prétentieux. Truffez votre texte d’images convenues et enfilez les métaphores les plus éculées : balle dans le camp de l’autre, copie à revoir, fer de lance, fenêtre de tir, l’église au milieu du village, starting-block, y a-t-il un pilote dans l’avion (aller voir dans le lexique d’Imaginative).
8. Terminez par une conclusion dans laquelle vous paraphrasez (en plus lourd) ce que vous avez déjà dit, mais ne vous fatiguez pas trop : à ce stade, le lecteur est complètement anesthésié et ne vous lit plus...
La semaine prochaine, d’autres idées sur Imaginative, cette fois-ci pour irriter le lecteur ou pour l'embrouiller.





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