Je lis parfois dans Elle une chronique qui raconte la journée d’une femme branchée (connue ou pas). Elle se réveille, elle boit un thé, ou un long verre d’eau. Elle s’habille, elle met des vêtements douillets, qui lui vont bien. Elle flâne, ou elle écrit un peu. Parfois, elle travaille, ou plutôt, elle se passionne pour quelque chose. Elle déjeune avec une copine, dans un endroit qui fait fureur parce qu’il y fait calme. Elle passe le temps. Le soir, elle sort, ou elle joue si elle est actrice. Invariablement, elle déteste l’apparence, la vulgarité ; elle aime les enfants, les chiens ou les chats, c’est selon. Elle a d’autres goûts plus singuliers les uns que les autres. Chaque fois qu’elle en égrène un, il se fige sur le papier glacé du journal… Cette faculté du journalisme à transformer n’importe qui et m’importe quoi en cliché m’amuse toujours. Mais derrière l’amusement, ou l’agacement, une longue passion s’étire, s’éveille et sourit en moi : les emplois du temps. Quel bonheur : imaginer comment quelqu’un d’autre passe son temps, selon quel horaire, avec quelles occupations, quelles petites contraintes qui semblent inventées pour meubler gracieusement les journées. Le temps semble n’en finir jamais. Comme tout semble luxe, calme et volupté, même sa propre vie cracra, quand on parle d’ordre et de régularité. Dans ma petite collection imaginaire, entre la règle de Saint-Benoît, le récit d’un séjour de Diderot chez ses amis Grimm, et l’agenda énigmatique d’un étrange M. Martin, voici un emploi du temps disparu avec Machiavel :
(…) Je vais vous dire quelle est ma vie. Je me lève le matin avec le soleil et me rends dans un de mes bois, que je fais couper ; j’y reste deux heures à revoir le travail de la veille et à passer le temps avec les bûcherons qui ont toujours quelques querelles entre eux ou avec les voisins (…).
Ayant quitté le bois, je m’en vais à une source et de là à un de mes postes de chasse. J’ai un livre sous le bras, Dante ou Pétrarque et l’un de ces poètes mineurs, comme Tibulle, Ovide ou d’autres. Je lis les récits de leurs passions amoureuses et me souviens des miennes. (…) Je vais par la route à l’auberge ; je parle avec ceux qui passent, leur demande des nouvelles de leur pays, entends diverses choses et note les humeurs et les caprices des hommes. L’heure de déjeuner arrive sur ces entrefaites ; en compagnie de ma famille, je mange la nourriture que me permettent ma pauvre ferme et mon petit patrimoine. Après que j’ai mangé, je retourne à l’auberge : il y a là d’habitude l’aubergiste, un boucher, un meunier, deux chaufourniers. C’est avec eux que tout l’après-midi, je m’encanaille en jouant aux cartes et au jacquet. Il s’ensuit mille contestations et d’infinis échanges d’injures ; le plus souvent on se dispute pour un liard et on nous entend crier depuis San Casciano (…).
Le soir venu, je rentre à la maison et j’entre dans mon cabinet. Sur le seuil, je me dépouille de mon vêtement de tous les jours, couvert de fange et de boue, et je mets des habits de cour. Décemment habillé, j’entre dans les cours antiques des hommes de l’Antiquité : là, aimablement accueilli par eux, je me nourris de l’aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. Je n’éprouve aucune honte à parler avec eux, à les interroger sur les mobiles de leurs actions, et eux, en vertu de leur humanité, me répondent. Et durant quatre heures, je ne ressens aucun chagrin, j’oublie tout tourment, je ne crains pas la pauvreté, je n’ai pas peur de la mort. Et comme Dante dit qu’il n’est pas de science, si l’on ne retient pas de que l’on a compris, j’ai noté de ces entretiens que j’ai eus avec eux, ce que j’ai cru capital et composé un opuscule De principatibus où je creuse de mon mieux les problèmes que pose un tel sujet : débattant de ce qu’est la monarchie, combien d’espèces il y en a, comment on l’acquiert, comment on la garde, pourquoi on la perd (…)
Nicolas Machiavel, Florence, le 4 février 1514, lettre à Francesco Vettori,
extrait de Machiavel , Œuvres, traduit de l’italien par Christian Bec, Éditions Bordas, collection Classiques Garnier, 1987.
Thérèse Sepulchre





Magnifique! Le texte de machiavel, et ce blog que je viens de découvrir, régal de subtilité analytique. On y reviendra.
Rédigé par: Thierry | 14 novembre 2007 à 16:33
c634t
Rédigé par: ma743zda | 30 avril 2008 à 14:40