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  • source des illustrations :
    Bestiaire du moyen âge exposé à la BNF en 2005-2006

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Le canard, la princesse et le financier


Le spectacle des victimes de Madoff se réjouissant de sa condamnation à 150 années de prison replonge l’Amérique au temps des beaux mariages d’Edith Wharton. Le juge remarque qu’il n’a pas reçu une seule lettre d’ami, parent ou autre proche du banquier « attestant de sa force de caractère ou de bonnes actions qu’il aurait accomplies ». Dans la salle, des applaudissements crépitent à la lecture de la sentence. L’enthousiasme retombe mollement, les victimes retournant vite à leur sentiment de perte irrémédiable. « Il nous a tout pris », geignent des cœurs brisés à jamais. « Ce n’est pas l’homme que j’ai épousé », sanglote sa femme. Et les milliers d’innocents qui s’étaient fiés au génie de la finance pleurent avec rage la perte de leurs illusions. Perte à la fois relative et provisoire. Les illusions reviendront. En attendant, les floués les plus consternés sont ceux qui ont madoffé les fonds d’associations caritatives, à l’instar d’Elie Wiesel, effondré non seulement qu’on ait abusé de sa bonne foi, mais qu’on ait pu le faire en dépit de sa bonne cause. Il comptait sans doute sur le travail honnête d'honnêtes financiers pour faire fructifier son capital et oubliait, comme tout honnête homme accaparé par la sollicitude envers l’humanité, la somme de travail acharné qu’il aurait fallu fournir honnêtement pour accumuler autant de rendement.
Ailleurs, la frénésie du monde ressuscite pour quelques jours une momie que certains croyaient enterrée depuis des années.  Pour trouver une nouvelle  un peu plus fraîche, il faut retourner plusieurs semaines en arrière, quand le scandale des remboursements indus agitait encore le parlement britannique, et qu’un lord s’excusait gauchement d’avoir fait édifié, aux frais de la princesse, une ravissante cabane au milieu de l’étang où barbotaient les canards de sa propriété. Ah, le brave homme !

Personne n’envoie sa grand-mère faire la guerre


Depuis le commencement des temps, les guerriers envoient les petits garçons en premières lignes. Jusqu’aux mollahs qui expédiaient des enfants de 13 ans se faire sauter sur des mines entre les deux fronts pendant la dernière guerre Iran – Irak*. Chez les fourmis, cela ne se passe pas comme cela : c’est en fin de vie que les vieilles ouvrières quittent les profondeurs de la fourmilière et vont monter la garde aux entrées ou aux lisières  en attendant l’ennemi (gamin qui  s’amuse à donner un coup de pied en passant,  araignée distraite, pivert ou fourmi d'une autre colonie ...). Mourir au combat, en défendant la patrie, voilà la fin programmée de la fourmi. Les hommes ne sont pas aussi raisonnables. Ils ne sont pas si fous non plus : les petits garçons sont plus faciles à embobiner que les vieilles dames. Il n’est pas né à temps celui qui aurait convaincu ma grand-mère de faire le salut militaire.

* Persepolis, Marjane Satrapi, L’Association, 2007

La ferme des vaches heureuses


Certains renouent avec une pratique moyenâgeuse jamais interrompue depuis le XIIe siècle mais tombée en désuétude depuis l’invention des bourses financières, des actions et des produits dérivés : investir ses économies dans des vaches laitières. On achète une vache, qu’on loue à un éleveur / producteur de lait. On partage avec ce dernier le prix du lait et les veaux, pour un rendement annuel net d’environ 3 à 5 % du prix de la vache. L’aubaine en ces temps de crise... On peut aller rendre visite à son cheptel au pré en été, à l’étable en hiver, et vérifier qu’il est bien soigné. Cela change de la visite au coffre ou du coup de fil à son agent de change. M. Marguerite (sic), président de l’association Élevage et Patrimoine, joue les intermédiaires entre investisseurs et fermiers. À la Ferme des vaches heureuses, le fermier a même investi dans un rouleau - masseur auquel ces dames peuvent se frotter et se gratouiller. Dans le Dictionnaire historique de la langue française, le mot capital est dérivé du mot cheptel, comme quoi l’invention du capitalisme remonte plus haut que Richard Cœur de Lion. À défaut de devenir vacher, devenez rentier. À propos, Georges Bernanos a essayé de se convertir dans un métier pour vivre d'autre chose que sa plume et s'exila, entre autres, en Amérique latine où il s'essaya à l'élevage. « J’ai acheté 200 vaches, et gagné du même coup le droit de ne plus me dire « homme de lettres » mais vacher, ce qui me paraît bien préférable. En tant qu’homme de lettres et homme du monde, j’étais lié par une foule de nécessités superflues ; en tant que vacher, je pourrai écrire ce que je pense. » (comme s'il avait jamais fait autre chose).  Samuel Johnson (auteur du premier dictionnaire de langue anglaise, à la fin du XVIIIe siècle) n'avait lui de considération que pécunière pour le métier d'écrivain : «Nul homme, à moins d’être un complet idiot, ne voudrait jamais rien écrire, à moins qu’on le paie pour cela ». C'était avant l'invention des blogs.

Bernanos et Samuel Johnoson, cités par Simon Leys, dans Les Idées des autres, Plon, 2005.

Compter les riches


D’après le magazine Forbes, il ne resterait au mois de mars 2009 plus que 793 milliardaires au lieu des 1125 dénombrés l’année dernière à la même heure. Où sont passés ceux qui manquent à l’appel ? Qu’importe, ils ne comptent plus. Les pauvres sont-ils moins pauvres pour autant ?  Hélas, l’argent disparu ne profite à personne, il a fondu comme neige au soleil. Les sommes astronomiques se sont liquéfiées dans les dévalorisations immobilières ou sont parties en fumées dans l’incendie planétaire des bourses. La dévalorisation correspond à une retombée du soufflé. D’où le constat n°1 en comptabilisation des riches :
- Moins il y a de riches, plus il y a de pauvres (logique).
On peut dire bien des choses à partir de ce constat :
- Moins il y a de pauvres, moins il y a de riches (à quantité de richesse égale ou réduite).
- Pour qu’il y ait plus de riches, il faut donc nécessairement qu’il y ait plus de pauvres (Pour encourager la richesse, il ne faut surtout pas décourager la pauvreté ; au contraire, la création de richesses a besoin des pauvres, selon le principe énoncé par le comte de Saint-Simon : <la nation> veut que les pauvres soient généreux à l’égard des riches et qu’en conséquence les moins aisés se privent journellement d’une partie de leur nécessaire pour augmenter le superflu des gros propriétaires... »).
- Donc plus il y a de pauvres, plus il y a de riches...
D’autres notions sont sujettes à ce tournebouli cérébral. Elles désignent, comme la richesse, à la fois une qualité (quantité) et une répartition de cette qualité (quantité). Par exemple : la bêtise est en même temps une qualité (l’envers de l’intelligence ?) et une place dans le classement (on est toujours plus ou moins bête par rapport à quelqu’un). À propos, bêtise et folie sont-elles deux facettes du contraire de l’intelligence ? Pour Érasme qui fait en fait l’éloge, le fou et le sot se confondent. Pourtant n’est pas fou qui veut, tandis que le sot donne toujours l’impression d’y mettre du sien, et l’envie de le punir. Diderot écrit à Sophie Volland qu’après une soirée gâchée par un fâcheux qui avait passé son temps et monopolisé la conversation à décerner des prix de bêtises à tous ses contemporains, quelqu’un constata qu’à dénombrer ainsi les sots, on en oubliait toujours un...


Bullebourde

Il y a bien longtemps, j'ai connu un chat du nom de Bullebourde. Vieux, souple, seul et digne, théologien émérite et grand lecteur d’Alexandre Vialatte. Grâce à lui, j’appris que si je peinais à digérer la soutane, il valait mieux éviter de manger le missionnaire. Depuis quelques semaines, les raisons s’accumulent et incitent à soupçonner un cas inédit de réincarnation féline en figure papale. L’avatar garde toutes ses qualités d’origine : énigmatique, candide, énervant. Aussi, quand la grande bien pensance mondialisée lui cherche des crosses, il ronronne ou se rendort, laissant autour de lui s’énerver les gens sérieux et s’enflammer les ardeurs prêtes à en découdre et à en finir avec les chats croqueurs de canaris, salisseurs de salons et grands bouffeurs de livres. Quelqu’un qui comme Benoît XVI accumule tant de bourdes ne peut être entièrement mauvais. Quelqu’un qui va à l’encontre de tant de courants ne peut évoluer que dans une bulle de poésie pure et devrait nous faire tous rêver. Quelqu’un qui se met à dos tant de monde et donne tant de soin à tendre à ses ennemis les fourches pour le piquer, les occasions pour l’allumer et les couteaux pour le découper, ce quelqu’un ne peut être qu’un saint ou un idiot. À la manière de Bullebourde, féline et tenace. « Vive le pape » et « vive la papauté » deviendront bientôt les ultimes slogans de la subversion. En attendant, le pape est du pain béni pour les bouffeurs de curés qui s’en donnent une indigestion, une vraie orgie d’indignation. J’ai nostalgie d’un temps où ils étaient moins vertueux. Ils s’étouffent de colère aujourd’hui, mais ils auraient sans doute rigolé avec sarcasme si le Pape avait appelé à résoudre le drame du sida en commençant par respecter son prochain en général et les femmes en particulier (et si par la même occasion, il avait prié les ricaneurs de lui remettre un chèque pour faire tourner les innombrables dispensaires catholiques où l’on ne distribue peut-être pas de capotes, mais où l’on soigne les malades du sida avec les moyens du bord). 
N’empêche que l’Église a un vrai problème : son refus de l’égalité de fait des hommes et des femmes. Sans la possibilité de recourir à la contraception ou à l’avortement, la femme n’est pas un homme comme un autre, mais une sous-espèce humaine, une servante perpétuelle, une «productrice aliénée». Jamais le Pape et la hiérarchie catholique n’accepteront de se convertir à la maîtrise par les femmes de leur fécondité. Ils continueront à prêcher la sacralisation aveugle de la vie, sans se rendre compte qu’elle signifie la misère de la moitié de l’humanité, sans parler de la misère sexuelle déshumanisante pour tous. La misère sexuelle n’est pas seulement dans la privation de relations, mais dans la croyance  en une loi naturelle du besoin sexuel auxquels hommes et femmes devraient se soumettre : les premiers en l’assouvissant (sauf les curés, censés le dominer), les deuxièmes en l’assumant biologiquement. Le Pape et la hiérarchie catholique ne veulent pas accepter de tourner le dos à ces conceptions millénaires. Ils devront pourtant un jour s’incliner, ou l’humanité régresser, soit que les femmes resteront dominées, soit que l’Église disparaîtra.
Les différentes bévues papales des dernières semaines ont un point commun : la minimisation «managériale». Le Vatican, comme les grands groupes industriels, est doté de services de communication qui essaient de rattraper les morceaux. C’est le moins qu’on pouvait en attendre d’une institution veillant à vivre avec son siècle ! Je soupire en lisant sous la plume de tel prélat qu’en réintégrant tel évêque le Pape aurait commis une simple « erreur de management ». Je frissonne en entendant sur les ondes un correspondant au Saint Siège évoquer très professionnellement les « problèmes de communication » du Saint Père. Jamais Bullebourde chat n’aurait toléré pareille vulgarité. Ceux qui évoquent l’isolement du pape des « réalités » du monde ne savent pas qu’ils visent juste : sur les toits du Vatican, il se chauffe au soleil de l’éternité.

Pour ceux qui s'intéressent à autre chose que la morale sexuelle de l'église

L'éclipse de soleil


J.B.S Haldane était un généticien anglais qui voyageait beaucoup et s’amusait à étudier les peuples et les cultures rencontrés pendant qu’il prenait des mesures biométriques qui lui ont valu la gloire mais que je vous détaillerai une autre fois. Amusante petite histoire : à la fin des années 50, il se trouve au nord de l’Inde dans un village peuplé de montagnards qu’on ne se gênait pas à l'époque de qualifier de primitifs. Pendant son séjour, une éclipse de soleil doit avoir lieu et notre homme projette d’observer les réactions de gens candides et simples face à un phénomène rare. Quelques jours avant la date prévue, il prie son interprète de questionner les notables et le chef sur leurs traditions relatives aux éclipses. N’en tirant aucune réponse, il en conclut que les éclipses doivent être associées à des secrets et des croyances inavouables. Dévoré de curiosité, il se ronge le frein en attendant le jour de l’éclipse. Alors que le ciel commence à s’obscurcir, il se précipite chez le chef de tribu en traînant son interprète qu’il somme d’interroger les indigènes présents. Tout le monde reste parfaitement calme. Hors de lui, Haldane insiste avec frénésie. Le chef imperturbable finit par prononcer une parole. Haldane secoue son interprète pour enfin connaître la réponse. En voici la traduction : « Le chef a dit : étranger, ne t’agite pas tant, le soleil va revenir. »

Cité par M. Piattelli Palmarini, L’Arte di persuadere, 1995, A. Mondadori Editore.

Diderot retrouvé

La correspondance de Denis Diderot et de Sophie Volland est une mine dont un des filons est perdu : on n’a pas retrouvé les lettres de Sophie à Denis. Qui les a égarées ? On aimerait connaître la réponse à la question qu’il pose cent fois à son amante : « est-ce que je vous aime comme vous aimez (que je vous aime) ? » Ou plus intime mais pas moins naïf : « mon amie, n'est-ce pas que je vous baise bien ? ». Ses lettres composent une longue suite amoureuse et amicale où il lui parle d’elle, mais aussi de tout et de rien, de ses affaires et de ses humeurs, de ses conversations et de ses méditations. Sa nature est un vrai clair obscur : un fond d’ennui et de mélancolie illuminé par une curiosité infatigable et une gaieté irrésistible. Pourtant, la vie au XVIIIe siècle semble si courte et si difficile. Une rage de dent occupe entièrement la tête pendant trois semaines. Les pauvres sont innombrables, les «misères publiques» infinies.  L’Église est odieuse et omniprésente. Les sous-vêtements de laine grattent comme l’enfer. Mais dans les cercles aristocratique fréquentés par Diderot, on s’amuse avec une grande simplicité, non dénuée cependant d’une certaine cruauté. Il ne fait pas bon être fâcheux ou pédant dans un salon. Les lumières du siècle éclairent, mais ne chauffent pas (des exemples dans la prochaine note).
Comme Mme de Sévigné et sa fille, Diderot et sa maîtresse vivent séparés pendant des mois, grâce à quoi leur correspondance est abondante. Diderot tient le compte des jours d’absence de son amie et lui raconte ses journées : le 1 octobre 1759, au Grandval (près de Sucy-en-Brie, dans la région parisienne) où il séjourne chez ses amis Mme d’Aine et le baron d’Holbach :
« On m’a installé dans une petit appartement, bien tranquille, bien gai et bien chaud. C’est là qu’entre Horace et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C’est mon occupation depuis six heures du matin jusqu’à une heure. À une heure et demie je suis habillé et je descends dans le salon où je retrouve tout le monde rassemblé... Nous dînons bien et longtemps... Après dîner, les dames cousent ; le Baron s’assoupit dans un canapé... Entre trois et quatre heures, nous prenons nos bâtons et nous allons promener ; les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre. Nous faisons des tournées très étendues... Chemin faisant, nous parlons ou d’histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de morale. ... Nous n’arrivons <à la maison> guères avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur une table. Nous nous reposons un moment ; ensuite nous commençons un piquet... Ordinairement, le souper interrompt notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table, nous achevons notre partie. Il est dix heures et demie. Nous causons jusqu’à onze. À onze heures et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l’être. Le lendemain nous recommençons. »
Lettres à Sophie Volland de Denis Diderot, éditées par André Babelon, Gallimard, Paris, 1978
Voir note sur une tranche de vie de Machiavel

Monsieur Tout le Monde pense comme Personne

Les filles publiques d’antan étaient notoirement déconsidérées; sans doute parce qu’elles avaient l’art de s’en consoler, on les appelait joliment des filles de joie. Ce n’est pas cette aventure sémantique qui risque d’arriver à l’opinion publique : tout aussi vilipendée que les putains de jadis, elle n’affiche pourtant aucune sorte d'allégresse. Il faut lire les éditos, supporter les piliers de bar et écouter dans les dîners en ville : tous clament haut et fort leur grand mépris pour cette gigasse commune et vulgaire. En matière d’opinion, il n’y aurait de propre que le singulier, ou plutôt seul le singulier serait propre. Le fait d’être partagée par tout le monde rend l’opinion aussi méprisable que la pauvre fille, peu importe et surtout si elle a raison.
C’est sans doute le propre de la démocratie, d’exiger que chacun pense pour et par soi-même. Alors au nom de quoi faut-il accepter la dictature du sentiment ? Si à peu près n’importe quelle élucubration peut passer dans le débat politique pour autant qu’elle passe pour personnelle, en revanche gare au cœur de pierre qui éclatera de rire face aux justifications sentimentales d’un bandit comme Bernard Tapie ou qui restera de marbre devant les jérémiades d’une Christine Angot.
Dans le débat de la réforme des universités, des commentateurs bien avisés remarquent que Valérie Pécresse est devenue inaudible. Est-ce parce que son projet est « mauvais » ? Non, mais parce que ses détracteurs sont en train de le faire passer pour maléfique. Ils n’essaient pas de convaincre l’opinion publique que cette réforme n’est pas raisonnable, mais ils parviennent à faire croire que ceux qui la soutiennent sont des « fachos ». L’opinion publique opine : elle est bien certaine qu’il faudrait mieux faire en matière de recherche et d’enseignement.  Mais elle se résigne d’avance parce que le sentiment public est bien plus fort qu’elle et que la perception de toute tentative de réforme s’énonce ainsi : qu’elle vienne de ce gouvernement, ou d’un autre, la réforme ne saurait être mue par autre chose qu’un intérêt privé, obscur et méchant.
"La réalité n'a aucune importance, il n'y a que la perception qui compte"*. Le marketing politique était bien inspiré le jour où il a repris cet adage redoutablement efficace aux plus lamentables des conseillers en communication : il est en train de se retourner contre toute action politique.

* cité par Yasmina Reza, L'Aube, le soir ou la nuit, Flammarion, 2007

N’est-il d’écrivain que mort ?

Jadis, les exhibitionnistes courraient les rues. Ils se cachaient dans les encoignures, surgissaient au coin d’une rue, apparaissaient derrière une poubelle, et le manteau ouvert, la braguette à l’air, se figeaient soudainement dans une impressionnante et pitoyable érection. Comme la lumière, l’incongruité de la situation m’atteignait avant le choc et la conscience de l’obscénité du geste. Je riais d’abord puis m’enfuyais. Un jour, au cours d’une fête à l’école, je reconnus un «désaxé» (c’était comme cela que ma mère avait qualifié le personnage de la mésaventure que je lui avais racontée) : dans la même position incommode et ridicule, il jouissait au milieu de la foule, satisfait et suffisant. Autour de lui, une aura d’immobilité et de silence. Stupeur de la foule ? Non : indifférence absolue. Je fis comme tout le monde. Plus jamais je n’aperçus d’exhibitionniste.
Dans les livres, j’ai aussi appris à boucler mon étonnement devant les témoignages indécents d’ego déprimés et à faire la différence. À l’adolescence, j’ai eu la chance de lire Martin Gray (Au nom de tous les miens) puis Jean Améry (Par-delà le crime et le châtiment) suivi de Primo Levi. J'ai découvert Delly avant Jane Austen et Thackeray. Pour une fillette, Martin Gray est bouleversant, Delly délicieusement insipide et pervers. Mais Améry, Austen,Thackeray (et aussi Tintin, Tomi Ungerer et Maurice Sendak) sont incomparables et incompatibles avec les premiers.  Longtemps, j’ai essayé, au-delà de la singularité des Conrad, Stevenson, Pouchkine ... de percer le secret de leur mystérieuse parenté... Je n’y suis pas arrivée et plus tard,je me suis tournée vers la critique littéraire. Pour m’apercevoir que contrairement à la foule sage et ignorante, les critiques s’excitaient souvent devant les masturbations publiques d’auteurs aussi prolifiques qu'insignifiants. Depuis, j’évite. Dans les librairies, je me méfie. La plupart des auteurs, je ne les lis d’ailleurs que morts. Ce n’est pas exprès. C’est parce que le temps n’a pas fait le tri des vivants. Enfin, c’était vrai hier. Car depuis quelques mois, je lis de nouveau des critiques sur un site sombre, violent, inégal, splendide. Des notes longues, polémiques, et ardentes.  Alors si vous êtes solide (sa passion pour Philippe Sollers est déconcertante), allez éprouver votre goût de la littérature aux vents des critiques tourmentées de Juan Asensio .

La chance et la faute

Selon que vous serez riche ou pauvre, les médias vous feront joueur ou sot... Comparez le jugement des médias sur l’escroquerie de Madoff et sur l’affaire des subprimes. Cette dernière est une histoire de pauvres à qui, sous l’impulsion du gouvernement américain, des organismes de crédit ont voulu faire du bien en finançant des logements qu’ils (les pauvres) ne pouvaient pas se payer par des emprunts qu’ils ne pouvaient pas rembourser. Les plumés de Madoff sont présentés comme de riches particuliers ou des banques sophistiquées aveuglés par leur cupidité. Aux pauvres, l’incapacité invétérée, aux riches, le coup de malchance passager.
Analyse faussée ? Sortez votre petit kit de sociologue patenté, et livrez-vous à une expérience amusante : demandez à vos amis autour de la table à quoi le riche attribue sa richesse et pourquoi le pauvre pense qu’il est pauvre. Un premier tour de table mettra sans doute le feu à la nappe, et votre beau diner sera fichu. Le débat tournera en effet vite à l’invective « salaud de riche » et « pauvre pauvre » (ou le contraire). Alors découvrez-vous vite des connaissances très riches et très pauvres et allez leur poser directement la question.
Le riche commencera sans doute par nier être riche. Il faudra insister doucement, l’inciter à se comparer aux autres. Il répondra : « Mais c’est ce que je fais ! ». Lui répéter doucement : « Non, pas aux plus riches que vous, à la masse des plus pauvres ». « Oh pardon, bien sûr... » s’excusera-t-il. Il vous regardera droit dans les yeux et affirmera : « Si je suis riche, c’est parce que j’ai de la chance ». On ne s’attend pas à autant de modestie. Tout autre la réponse du pauvre qui se demande pourquoi il est pauvre. Il n’en doute pas, même s’il soupire d’aise : « on trouve toujours plus pauvre que soi »  : « Je suis pauvre parce que j’ai déconné, parce que je n’ai pas travaillé à l’école, parce que j’ai fait des bêtises, parce que je ne méritais pas d’être riche.. ». Bref, le pauvre, dans l’immense majorité des cas, estime qu’il est coupable. Le riche estime qu’il a simplement eu de la chance, et qu’il a su s’en saisir...


Conseil pour le sapin


Quand vous étiez petit, vous mettiez le Lagarde et Michard dans votre cartable. Maintenant que vous êtes grand,  mettez donc le Jourde & Naulleau dans votre sapin. Surprise garantie: cet essai de critique fiction présente, commentaires et exercices à la manière du manuel scolaire, des auteurs qui auraient prospéré à notre époque, en vendant du bonheur ou de l’indignation avec un tas de fautes de syntaxe et de goût. J’ai ainsi découvert, entre autres, la famille Lévy (Marc et Bernard-Henri)... Une certaine Mlle ou Mme Angot, une autre Gavalda, et d'autres auteurs aussi extraordinaires ... "Se non e vero, e ben trovato".
Qu’est-ce que je me suis bien amusée à lire ces auteurs accommodés à la sauce didactique bien relevée. La critique littéraire me goûte rarement autant. D’habitude, elle me turlupine quand elle tente de séparer les vrais des « faux » écrivains, et, hélas, elle passe son temps à la dénonciation de l'imposture littéraire. Jourde et Naulleau n’y échappent pas vraiment, sauf que dans leur bienveillance, ils se moquent des faiseurs à qui il arrive de manquer de talent et d’avoir quand même du succès. Ils se livrent ainsi, entre les lignes, à une cruelle critique de la masse des pauvres lecteurs que nous sommes : comment pouvons-nous avoir si mauvais goût ?
Chez des critiques moins lucides (ou moins bien éclairés par l’ironie), on s’étonne d’apprendre qu’un tel qui vit, somptueusement ou non, de la vente de ses droits d’auteur n’est en fait pas un « vrai » écrivain (poète ou essayiste).  J’ai essayé de comprendre à quoi les critiques patentés reconnaissaient un « vrai »  écrivain. Apparemment, ce ne serait pas qu’une question de tirage. La cheminée des ventes ne serait qu’un attribut secondaire. Il est vrai que la majorité des critiques ne s’attaquent pas, comme Jourde et Nalleau, à des locomotives de l'édition comme Philippe Sollers ou Éric-Emmanuel Schmitt, mais dégomment avec acharnement des inconnus à peine publiés. Il n’y a pas de cheminée sans feu...  En effet, pour le "vrai" critique, le "vrai" écrivain est constitué d'une plume, bien ferme, bien dure, bien pénétrante. Elle trempe dans des encriers qui vont toujours par deux : action et imagination, histoire et émotion, cerveau gauche et cerveau droit, etc.,  et au milieu de ces deux glandes, dressée comme un poteau, une épée, une fusée, la plume prête à décoller… Bref, pas besoin de faire un dessin : la différence entre un vrai écrivain et un autre, c’est la même différence qu’entre un homme, un vrai, et un qui ne le serait pas. Tout est une question d’en ... avoir ou pas. C’est pourquoi il faut dire de Marguerite Yourcenar qu’elle est une homme de lettre, et autant des autres femmes connues pour leur plume.

Le Jourde & Naulleau, précis de littérature du XXIe siècle de Pierre Jourde et Eric Naulleau, Mango, 2008.

La faute aux rayonnages

Depuis quatre jours, je cherche partout un livre, que dis-je, un outil, une mine, un trésor tapi quelque part dans ma maison. Il s’agit du Guide anglais-français de la traduction, que sur le conseil d’une super professionnelle, je me suis procuré en septembre, et que je ne lâche plus depuis trois mois. Hélas, l’ouvrage a inopinément disparu. J’ai beau accuser les enfants ou les copains de passage, ma mauvaise foi n’abuse que ma mauvaise humeur. Je sais bien qu’il est quelque part dans la maison. Je passe d’un rayonnage à l’autre, d’une longue pile molle à l’autre, d’un fauteuil à un tabouret. Les livres s’agglutinent près des fenêtres, ils s’empilent contre les radiateurs. Et dans les rayonnages ? Serrés comme des sardines, ils sont livrés à des promiscuités impensables : Proust, le gracieux, soumis aux postillons et aux points d’exclamation de l’aigre Céline ; Babar jouxtant Prolégomènes à la métaphysique des mœurs ; Robert Desnos et  Pino Zac (Kyrie & Leison) à côté d’Aragon . Retrouvailles : Lire aux cabinets  d’Henri Miller (direction les cabinets, pour des lectures « à propos »). Que fiche Le Guide des musées de l’art inopiné de Pol Bury à côté de Comment j’ai retrouvé Livingstone  de Stanley ? Soit. Au diable les écrivains heureux  s’amuse avec How to Play Better Baseball et Comment faire rire un paranoïaque (vastes programmes). Tout ce bazar, c’est la faute aux rayonnages : trop courts, trop bas ou trop hauts, ils accueillent les livres au petit bonheur la chance,  en fonction de leur arrivée et de leur ... taille ! La taille, voilà la clé du rangement. Ce n’est pas les bons livres d’un côté et les mauvais de l’autre, les vieux et les récents, les genres et les espèces, les styles et les époques... L’aiguillage pour envoyer tel ouvrage à gauche ou à droite se fait au niveau du format, pas au niveau du contenu. Ce principe bien connu de la classification des idées en politique se vérifie dans ma bibliothèque.  Sur ce, j’ai retrouvé mon Guide à côté de L’Ours, histoire d’un roi déchu : même format, évidemment. Merci !
Guide anglais-français de la traduction par René Mertens, Chiron éditeur, 2008.

C'est la fête de Saint Nicolas !

Pour sa fête, Saint Nicolas gâte ses adeptes : enfants uniques, petits vieux nostalgiques, chats de gouttières qui guettent ses pas furtifs sur les toits.  Cousin (et ancêtre) du Père Noël, Sint-NiKlaas (Santa Klaus) a la capacité des ramoneurs, des monte-en-l’air et des ardoisiers à se promener près des cheminées sans se casser la figure.  Que m’a-t-il apporté, cette année ? Un bon livre. J’ai été gâtée la nuit dernière, tandis que passait silencieusement le patron des enfants sages. Ce n’était pas  « Longtemps je me suis couché de bonne heure », mais  « Grâce à la publicité donnée dans l’Argus Bridgnorth, Shifnal et Albrigthon, (dont les feuillets sont insérés dans la Gazette de l’Élevage et l’Intelligence du Semeur), le monde entier sait aujourd’hui que la médaille d’argent du concours du cochon le plus gras de la quatre-vingt-septième Foire agricole annuelle du Shropshire a été gagnée par Impératrice de Blandings, truie noire du Berkshire appartenant au comte de Emsworth».  Sans blague, ma nuit presque entière est passée à la découverte des habitants de Blandings. Aimez-vous Jeeves ? Lisez donc les autres ouvrages de P.G. Wodehouse, et si les châteaux anglais vous donnent de l’urticaire, alors lisez les racontars de Jörn Riel : avant Noël,il est important de se gaver d'histoires trucculentes.

Mon entreprise ne connaît pas l'ennui

Contrairement aux arbres débarrassés de leurs feuilles par les récents coups de vent, les rédactions ont gardé sous le coude toutes les pages de leurs marronniers. Les tempêtes des mauvaises nouvelles et la surprise de l’élection d’Obama, attendue dans la crainte d’une catastrophe  ou d’un faux pas, nous ont épargné cet automne les sempiternels articles sur les salaires des cadres (jamais assez), le déménagement de son activité à la campagne (le rêve) ou les kilos à perdre avant Noël (toujours par trois) ... Parmi les gros marronniers, promesses toujours tenues de tirage gonflé, de recettes à la hausse : le stress en entreprise. Schopenhauer n’a décidément pas la cote car personne ne titre jamais : « l’ennui dans l’entreprise » ou « vivre en entreprise, c’est choisir entre l’angoisse ou l’ennui ».  Les livres sur l'enfer de l'entreprise se tirent à des milliers d'exemplaires. Mais sur l'ennui, il y a comme un tabou. Pour s’ennuyer, il faut trainer ses guêtres à l’armée, son âme à l’église, sa cervelle à l’école, son vague à l’âme dans le secteur public. Mais l’entreprise ne connaît pas l’ennui. Dépressifs, les cols bleus ou blancs se plaignent de harcèlement, de surcharge de travail, de fatigue... Mais d’ennui ? Exemple d’une lettre qu’on n’affichera jamais sur les lieux de travail investis par des cellules de soutien psychologique :
 « Qu’on n’accuse personne : je n’en peux plus, j’ai décidé d’en finir. Dites à Mlle Dubois que mon badge est dans le tiroir de gauche de mon bureau. C’est toujours la même chose. Ne croyez pas M. Durand s’il prétend ne rien savoir de cette remise de 15 %. Ouf, cette année, j’échapperai au discours de Noël de cet enfoiré de G, le même depuis 10 ans pour nous faire avaler, entre deux coupes de champagne, que tout change, y compris le changement, sauf notre feuille de paie. Et là où je vais, plus personne ne m’emmerdera avec des présentations power point. Embrassez bien les filles du graphisme, et Mlle Dubois aussi. Il n’y a plus d’encre dans l’imprimante ».

Crac ou krach, krack ou crash …

Vous dites « krack » ou « krash » ? Krash boursier, c’est aussi dramatique, mais anecdotique, que crach aérien. Crac ou crack évoque irrésistiblement Jacques Dutronc, et voilà qu’on se met à chantonner en sortant du bureau : krack, boom, hue, moi j’ai un piège à …
Le langage des affaires raffole des onomatopées : le yoyo des cours boursiers (d’accord, yoyo n’est pas une onomatopée, mais le mot vient du tagalog, c'est dire...), brouhaha des marchés, tagada tagada voilà DSK, scratch, pschitt, flipper, zip, tic-tac, tic-tac, tic-tac, snif, badaboum tsoin – tsoin…. OUF, et c’est reparti.
Une armée défaite est-elle plus dangereuse qu’une idée en déroute ? (1) Si on se bouche les oreilles aux « je l’avais bien dit, je l’savais. Quoi ? la nationalisation des banques, l’écroulement des bourses, la récession, etc. », gare au silence écrasant des économistes stupéfaits. Encaissent-ils le coup ou reforment-ils en catimini les rangs de la raison du marché ? Après un petit verre de Schopenhauer, peut-être une baignade dans l’eau sulfureuse de Marx, ou un grand coup d’Évangile ? Moi je relis Tintin, j’avais oublié le Trésor de Rackham le Rouge et Coke en Stock...

(1) d’après Paul Sabatier, cité par Julien Green, Frère François, Seuil, 1983

Cyclothymie

Dans les métaphores du discours managérial, j’ai oublié, non, je n’ai pas vu, l’analogie entre les variations du marché et les troubles de l’humeur. Aujourd’hui, journalistes et politiques sont devenus, à les lire, des spécialistes de la psychose maniaco-dépressive. Les peurs des marchés financiers ? Elles sont « hystériques », « démentes », « forcenées » … Les cours dévissent ? Les bourses sont devenues folles. La confiance se barre ? Les banques sont irresponsables.
Bien ficelée, la métaphore du marché devenu fou. Mais avant ? J’ai regardé quelques textes depuis le dernier krach  (pardon, incident  de L’appel de la forêt) : après l’explosion de la bulle Internet, le marché s’est ressaisi, est reparti et depuis semble monter vers des sommets toujours plus hauts. Le marché est un marcheur de fond. Quand d’aventure il lui arrive de tousser, de ralentir, ou de  trébucher, il se reprend et repart gaiement. L’euphorie des sommets ? Quelle euphorie ? Quand la bourse monte, quand les paniers de valeurs s’envolent comme des ballons gonflés à l’hélium, les analystes ne dénoncent pas très haut des emballements suspects, des enthousiasmes déplacés, des obsessions inquiétantes. Tant que son humeur est bonne, le marché ne suscite aucune inquiétude. Au fond, personne ne s’étonne de s’enrichir, même en dormant. Ma voisine a fait expertiser sa maison chaque année depuis le dernier boom immobilier. Aujourd’hui elle fait la gueule : elle en veut à la terre entière de la perte de dix pour cent d’une valeur dont elle n’avait remercié personne d’avoir grimpé de cinquante.
A qui toutes les voisines de la terre et les politiques veulent-ils couper la tête ? Aux patrons irresponsables, aux spéculateurs cupides, aux banquiers corrompus. Et voilà qu’on nous annonce des lois pour moraliser la vie économique, punir les coupables, et commencer par réduire les rémunérations « insensées » des dirigeants. Bien fait pour leur pomme ! Et bonne chance pour la future morale du système. En attendant la nouvelle  éthique du capitalisme et la prochaine phase maniaque de notre économie, je vais me relire tout Schopenhauer : quand on ne comprend rien, on se console (et on se garde !) dans le pessimisme. 

L'appel de la forêt

Je ferais beaucoup mieux de regarder tomber les feuilles mortes, au lieu d’écouter l’assourdissante stupeur des places financières. Mais je ne peux rester insensible au cours du sens des mots.  Le dégonflement de la bulle immobilière a des effets notables et immédiats sur la rhétorique économique et politique. La tendance est à la minimisation. Que de précautions oratoires chez les politiques et même chez les journalistes ! Les mêmes qui depuis 10 ans, que dis-je, 25 ans, parlaient de crise, parlent aujourd’hui de … crise.  Là où l’emballement commandait au moins « catastrophe épouvantable », « déflagration du millénaire », et bien non, tout le monde essaye de se rassurer. Rien de plus paniquant que le "pas de panique". La moindre montée des cours de bourse est accueillie par des cris de soulagement tandis que les gros dévissages suscitent des soupirs de consternation. Si les efforts des politiques pour enrayer la débâcle peuvent impressionner, pour ma part, je suis sidérée par l’humilité des experts. Décoiffés par le vent des boulets, beaucoup mangent leur chapeau. Le monde, qui en a vu d’autre, continue de tourner. « M’en fiche, j’ai rien en bourse, et je dois plein de sous à ma banque ». Le bon sens populaire risque de ne faire qu’un tour … de sang quand les premières gelées vont toucher les feuilles de paie, les feuilles d’impôts… En attendant la neige, tombent les feuilles, une par une et je suis en train de rater cela...

Bramer, chanter

La nuit, par la fenêtre ouverte, j’entends le bruit de la ville qui fait tourner sa lessive. J’écoute aussi la forêt proche. Depuis trois semaines, les cerfs qui la peuplent « chantent en leur langage, ainsi que fait un homme bien amoureux ». C’est Gaston Phébus qui l’écrit, à la fin du 14e siècle :  <Les cerfs> sont bêtes légères et fortes et merveilleusement avisées. Ils vont en leur amour, qu’on appelle le rut, vers la Sainte-Croix de septembre, et ils sont en leur grande chaleur un mois tout entier, et avant d’en être complètement retraits, près de deux mois. Ils sont alors farouches et courent sus à l’homme, comme ferait un sanglier qui serait bien échauffé. Et ce sont de dangereuses bêtes, car c’est à grand-peine qu’un homme guérira, s’il est bien blessé par un cerf. Et pour cela, dit-on : « Après le sanglier, le médecin, et après le cerf la bière. » … Ils se tuent, blessent et combattent l’un l’autre, quand ils sont en rut, c’est-à-dire en leur amour, et ils chantent en leur langage, ainsi que fait un homme bien amoureux. … Et … quand ils sont en rut … dans une forêt où il y a trop peu de biches et quantité de cerfs, ils se tuent, se blessent et se combattent, car chacun veut être le maître des biches, et volontiers le plus grand cerfs et le plus fort tient le rut et en est maître. Et quand il est bien déprimé et las, les autres cerfs à qui il a enlevé le rut lui courent sus et le tuent ; et ceci est vérité. Et on peut bien le prouver aux parcs, car il ne sera jamais saison que toujours le plus grand cerf ne soit tué par tous les autres, non pas tant quand il est en rut, mais quand il en est retrait et déprimé et maigre. Dans les forêts, cela ne se produit pas si souvent, car ils vont au large là où il leur plaît…» Gaston Phébus, Le livre de la chasse, traduit par R. et A. Bossuat, Philippe Lebaud éditeur, 1986

L'éléphant et le renard

Chic, les fatals flatteurs continuent à subvertir les antennes, il me semble les entendre partout : on dirait des soldats de l’ombre qui, sans se concerter, se coordonnent admirablement (forme post moderne de l'organisation terroriste ou managériale). Ainsi l'autre jour, j’allume la radio, et je tombe dans un débat politique. Sur la sellette, un « éléphant » du parti socialiste  se fait doucher de tous côtés. Vaillamment, il pare les attaques (parfois basses) et répond aux questions pièges des auditeurs, savamment modérées par le journaliste en faction. Il s'en sort laborieusement, le pauvre éléphant royal, promettant tant qu’il le peut  : renouveau du parti,  fin des disputes personnelles, réconciliation de la tête et du corps (et des cerveaux gauches et droits),  défaite de Sarkozy et de sa clique aux prochaines élections,  sans oublier des lendemains qui chantent pour « tous ceux qui souffrent ». Cet exercice pénible est interrompu par un auditeur dont la déférence me met la puce à l'oreille, j'en souris d'avance  : «Monsieur ..., avec votre lucidité et votre courage politique, allez-vous continuer à être la conscience morale du parti ? ». Déconcerté une seconde par ce passage de la douche écossaise au massage à l’huile parfumée, notre homme politique éclate d’un rire heureux. (Cela me donne l’envie de l’embrasser). Hélas, mes tendances de vieille tante libidineuse sont vite refroidies : « Merci, cela prendrait un peu de temps pour répondre à votre question, mais … ». Et le voilà parti dans le touillage d’une sauce où je repère les mots consensus, vision, rassemblement, victoire… mais pas le nom ou l'évocation d’un seul de ses collègues, même celui d’un éléphanteau pré pubère, comme s'il était le seul de son parti... Après avoir lâché cet énorme fromage, il est sans doute reparti très content. Le renard, sardonique, sourit longuement puis disparaît.

L'art de (se) passer les plats

Quelques égarés d’une rentrée tardive errent encore sur des plages désertées, dans les chemins de campagne vides : qu’à cela ne tienne, les mûres sont mûres, les noisettes à point et personne pour les rafler avant vous. Pour ma part, j’ai retrouvé mon écran, mes blogs préférés, frais et parfois perfides, et ô joie, sur quoi tombai-je dès ma première divagation au hasard des clics : une bande de fatals flatteurs qui sévissent sur les sites et les forums de journaux sérieux. Leur tactique ? Assaillir des auteurs, des journalistes, des hommes politiques de questions et de commentaires plus serviles que moi tu meurs. La vanité est la chose la plus naturelle du monde. Déclarez à Daniel Bouton, (ancien ?) PDG de la Société générale, ou à une star du foot qu’à votre avis ils ne sont pas assez payés pour les immenses services qu’ils rendent et pour tout le mal qu’ils se donnent, ils seront bien d’accord avec vous. Demandez à un journaliste comment il parvient à garder son objectivité, sa profondeur, son originalité malgré l’actualité, ses confrères et les pressions de toutes parts, il prendra votre question au sérieux et pire, il y répondra ! Quant à moi, je ne fais jamais l’objet de flagornerie : c’est, d'après un ami qui me veut du bien à qui je confiais mon étonnement,  certainement que mon esprit critique et ma sagacité éloignent les vils flatteurs… À propos de plats, trois mois de visites reçues et rendues chez des amis ont élargi ma vision de la cuisson des spaghettis. L’humanité se partage en deux : ceux qui mettent le sel en même temps que l’eau, ceux qui salent au premier bouillon. Mais ce n’est que le début de l’observation de l’infinie variété des genres, qui vont toujours par deux : il y a aussi ceux qui mettent de l’huile dans l’eau « pour empêcher que ça colle », ceux qui en rigolent ; ceux qui regardent le temps de cuisson sur le paquet, et ceux qui s’en moquent ; ceux qui égouttent à fond, ceux qui remettent tout de suite les pâtes dans la casserole ; ceux qui mélangent la sauce et ceux qui la présentent à part ; il y a les « emmenthals » et les « parmesans » et ceux qui mettent du fromage dans la sauce au pistou et ceux qui frissonnent d’horreur rien qu’à l’idée ; il y a ceux qui cassent les spaghettis en menus morceaux avant de les précipiter dans l’eau et ceux qui les plongent et puis les remuent comme une immense chevelure … Il y a aussi, dans la vie, ceux qui voient l'humanité se diviser en deux sur une infinité de sujets, et les autres.