On a fini par
l'admettre : les femmes ne jouissent pas toutes, ni forcément, de la domination
masculine. Les hommes non plus. François Bégaudeau le montre dans Fin de
l’histoire, aux éditions
Verticales, 2007. Ce roman est un long commentaire entrecoupé du texte (en
italique) de la conférence de presse donnée par Florence Aubenas quand elle est
rentrée en France après sa séquestration en Irak, en juin 2005. Elle raconte
crânement son séjour dans une cave. Son manque d’apitoiement sur elle-même et son refus de l’hystérie
ont passé à l’époque pour de la désinvolture, voire de la désinformation
(« elle ne joue pas le jeu »), et ont eu sur sa brève carrière de « peopolisation »
l’effet d’une douche froide sur une crise de nerf.
Quant à l’ouvrage
de François Bégaudeau, c’est un livre écrit à la scie sauteuse. La politesse
admet de le lire au hachoir. Oui, j’ai zappé, et encore zappé, surtout à la
fin, où je sautais d’un passage en italique à l’autre (les commentaires de
l’auteur finissent par devenir barbants). Cet essai est vraiment difficile : vouloir écrire
« autrement » (c’est presque aussi douloureux que de la musique
contemporaine pour le néophyte ou de la mauvaise musique pour le mélomane ) ; en même temps, parler de quelque chose
d’impensable. Il aborde en effet le thème de la domination masculine du
point de vue de quelqu’un qui refuse d’en jouir (même s’il ne peut faire
autrement que d’en profiter).
François Bégaudeau
a le mérite de ne pas verser pas dans quelques considérations de plus sur la
différence sexuelle, mais d’aller directement au cœur de l’enjeu de la
domination et de la valorisation du masculin par rapport au féminin : la
guerre.
Peut-être
fâchera-t-il Françoise Héritier, pour qui l’enjeu de cette domination est la
fabrication « humaine » des enfants, c’est-à-dire la filiation ?
Mais il va à la rencontre d’une évidence sinon contraire, du moins plus
immédiate : l’humanité méprise les femmes parce que l’humanité aime la
guerre.
L’humanité a la
guerre dans le sang, elle la fait avec passion, pas seulement pour la
possession des femmes ou des ressources, mais pour la peur, l’horreur, le
remède à l’ennui (« ah, que la guerre est jolie »), le dégoût, la
fatigue, l’amour… Le but de la domination masculine n’est pas la reproduction
de l’espèce humaine mais la continuation de la guerre.
Deux sortes de
dominations : la dure, quand elle est brutale : la molle, quand la
guerre peut se gagner autrement que par la force physique.
Dans la domination
dure, la soumission se marque jusque dans les corps des femmes, par la
coercition, par la violence, par l’obligation vestimentaire et une foule de
vexations et d’incommodités.
La domination molle
gomme cette violence, du moins elle la suspend en pointillé, mais elle garde
son emprise sur l’imaginaire et le symbolique et elle continue à se marquer
dans la réalité des rapports sociaux. Chez nous, elle se retrouve dans la
dévalorisation de l’activité féminine (salaires ou revenus plus faibles,
plafond de verre, manque ou perte de prestige dès que les postes sont exercés
majoritairement par des femmes comme dans les hôpitaux, les écoles, les
tribunaux).
Dans la domination
molle, l’amour de la guerre, plus ou moins sublimé, reste vivace, et c’est
pourquoi subsiste la suprématie du mâle, prête à céder sur des tas de points
mais pas sur la valorisation du masculin par rapport au féminin. Après tout,
dans un corps à corps, trois kilos de muscles en plus feront statistiquement la
différence. Certes, la guerre se gagne aujourd’hui grâce à la technique, mais
les défaillances d’un canon ou d’une bombe font qu’un jour ou l’autre, on peut
se retrouver nu(e) face à son ennemi. Personne ne pense envoyer les vieilles
femmes faire la guerre. Même les mollahs qui expédient des gamins se faire
sauter sur les champs de mine ou dans des abribus ne songent pas à recycler les
grand-mères dans cet emploi (ce qui économiserait les garçons et règlerait la
question de la femme).
Les
femmes aiment autant la guerre que les hommes (sauf vous et moi, bien sûr).
C’est pourquoi les femmes s’arrangent de la domination masculine.
Franchement, le
féminisme a–t-il jamais intéressé grand monde ?
- Les femmes « ordinaires » s’y
voient dénigrées par les femmes qui réussissent ;
- Les femmes qui réussissent voient dans la
libération de la femme (ordinaire) un combat qui ne les concernent pas ;
- Les hommes ne se sentent pas impliqués ;
- Personne n’est tenté de changer la domination
masculine en domination féminine ( « et maintenant, à notre
tour » revendiqué par certaines, ne passe pas).
Mais surtout, le
féminisme n’intéresse pas grand monde parce que l’arrêt de la domination
masculine n’est pas un enjeu pour l’humanité. La paix ? Mais l’humanité
n’en veut pas, ou alors entre deux guerres, pour se reposer, se refaire.
Il n’y a pas
d’arrêt à la domination masculine, car il n’y a pas d’enjeu à cet arrêt.
D’ailleurs, les
hommes, de Kaboul à Harvard, ne voient même pas où est le problème. Chacun
n’aime-t-il pas sa femme, n’est-il pas un bon frère pour sa sœur, un bon fils
pour sa mère et un bon père pour sa fille ? Que veulent-elles donc de
plus ?
Depuis le temps,
les femmes ont appris à « faire avec » ; elles négocient, s’arrangent : alliance avec les hommes, protection de la part de leurs fils, jouissance de
leur supériorité sur les femmes « ordinaires », filles ou
belles-filles, négociation personnelle d’avantages individuels.
Il n’y a pas
d’état-major, de complot, d’instances dans lesquels serait fomentée la
domination masculine. Celle-ci se développe et se transmet aussi bien par les
hommes que par les femmes, à commencer dans la famille.
Je bénis Florence
Aubenas pour son attitude à sa sortie de captivité en Irak : son élégance
désinvolte, son refus de l’hystérie, son halte-là aux cellules psychologiques
de tout poil, son refus de la sentimentalisation, sont autant de pieds de nez à
la guerre et à son corollaire, le mépris de l’humanité pour les femmes.
Mais il faudra s’en
contenter. Il n’y aura pas d’évolution quantique. On peut évaluer l’évolution
de la cause des femmes, si elle est jamais entendue, à la diminution des ventes
d’armes, du nombre de conflits, des phénomènes des bandes armées, de la
violence routière…
Certes, la
conversion de la domination dure en domination molle s’accélère, grâce à la
technique. Mais elle a une
limite : l’amour de la guerre. Jamais l’égalité ne sera atteinte. L’espèce
humaine sera éteinte même avant l’amollissement total de la domination. En
attendant, l’homme le plus malheureux du monde est une jeune femme afghane.
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